Ni pauvres ni formels : qui constitue le « chaînon manquant » de la protection sociale ?

Fermez les yeux et imaginez un travailleur informel. De quel choc économique cette personne s’inquiète-t-elle le plus ? Dans quelles ressources (sociales, financières ou autres) peut-elle puiser dans les moments difficiles ? Parvient-elle en toute sécurité à mettre de l’argent de côté à la fin du mois pour le moyen ou le long terme ? Vos réponses seront radicalement différentes selon que vous ayez imaginé une couturière gagnant un salaire modeste mais régulier dans une usine de confection non enregistrée au Bangladesh ; un fermier andin cultivant des pommes de terre sur des pentes à 45 degrés dans la Puna ; une scierie zambienne et ses 10 employés ; ou le propriétaire d’une flotte de 20 bus matatu à Nairobi. Pas surprenant, étant donné que l’économie informelle emploie jusqu’à 95 % de la main-d’œuvre dans certains pays.

Historiquement, la protection sociale s’est focalisée sur les pauvres (ciblés par les filets sociaux) et les travailleurs formels (couverts par les programmes de sécurité sociale traditionnels). Cela laisse un large segment non-couvert, non-ciblé et de fait peu étudié. Dans « Protection sociale pour l’économie informelle – Leçons opérationnelles pour les pays en développement en Afrique et au-delà » nous montrons que ce chaînon manquant formé par les ménages informels non pauvres (NPI) représente en moyenne plus de la moitié de la population dans six pays africains.

Pourquoi ne pas axer la protection sociale uniquement sur les pauvres, me direz-vous ? Tout d’abord, en l’absence de protection sociale, de nombreux non-pauvres d’aujourd’hui sont susceptibles de devenir les pauvres de demain. Les transitions vers la pauvreté sont monnaie courante et plusieurs transformations économiques et sociales puissantes vont augmenter ce risque à l’avenir. La COVID-19 et les confinements ont d’ores et déjà augmenté les rangs de la pauvreté extrême de 97 millions d’individus dans le monde en 2020, frappant durement des segments relativement stables de l’économie informelle urbaine. De même, une variabilité climatique accrue augmentera la vulnérabilité de nombreux agriculteurs dont la situation était stable jusqu’à présent. Bien que les pays à faible revenu sont encore très jeunes en moyenne, ils subissent un processus de vieillissement accéléré par rapport à celui qui toucha les pays riches. À terme, le poids relatif croissant des inactifs affaiblira soutien traditionnellement fourni par les proches et les communautés villageoises. Un second argument est que réduire l’incertitude économique qui touche les non-pauvres informels peut leur permettre d’investir et d’entreprendre pour faire démarrer le fameux moteur de développement économique de la classe moyenne. Troisièmement, amener les segments les plus aisés du secteur informel à épargner et à contribuer à leur propre protection sociale peut permettre de focaliser des ressources fiscales limitées sur les plus vulnérables via des programmes non-contributifs ou subventionnés. En somme, même avec la réduction de la pauvreté comme objectif principal, les non-pauvres informels doivent faire partie d’une stratégie de protection sociale intégrée pour assurer une sortie durable de la pauvreté et une croissance économique inclusive.

Les enquêtes de ménages peuvent être utilisées pour établir le profil des ménages NPI par rapport aux ménages pauvres et aux ménages formels. Dans les pays que nous avons analysés, les ménages NPI ressemblent assez à des ménages pauvres en termes d’emploi (par exemple, la prévalence du travail indépendant et de l’emploi agricole), d’exposition aux chocs et de richesse (par exemple, propriété de terres et de biens durables, le manque d’accès à l’eau courante, à l’électricité ou à internet). Cependant, les ménages NPI sont plus proches des ménages formels en termes de consommation, d’inclusion financière, de scolarisation ou de fécondité. Et tandis que la formalité est fortement corrélée à la consommation, il reste que la plupart des ménages du quintile de consommation le plus élevé ne sont pas dans le secteur formel.

Le rapport montre comment de tels profils peuvent guider le choix des politiques de protection social à mettre en œuvre. Nous proposons une typologie simple des ménages utilisant des questions disponibles dans les données d’enquêtes de ménages existantes . La typologie distingue, parmi les ménages NPI, ceux qui présentent des signes de détresse économique de ceux qui n’en présentent pas. La moitié des ménages NPI (50,8 %) dans l’échantillon de six pays ont déclaré avoir subi un choc économique important au cours des 12 mois précédents. Parmi ceux-ci, certains ménages signalent des stratégies d’adaptation ayant des effets négatifs à long terme, telles que retirer les enfants de l’école, réduire la consommation d’aliments essentiels ou vendre des actifs productifs en catastrophe. Ces comportements révèlent des contraintes financières importantes. D’autres ménages n’ont pas subi de chocs négatifs ou ont pu puiser dans des ressources sociales et financières (épargne, emprunt, augmentation de l’offre de main-d’œuvre) pour en atténuer l’impact.

Comment une telle typologie peut guider l’action publique

En mettant en œuvre de tels profils au niveau d’un pays ou d’une région, les décideurs peuvent plus facilement concevoir des politiques adaptées à l’éventail des types de ménages. Par exemple, un ménage non résilient, à court de liquidités, est peu susceptible de souscrire à un programme de protection sociale contributif mais peut plutôt avoir besoin d’une assurance-maladie ou d’une assurance-chômage subventionnée, et d’instruments susceptibles de l’aider à accumuler une épargne de précaution. Pour les segments les plus aisés et résilients, l’assurance sociale contributive ou les régimes volontaires d’épargne à long terme pourraient être des solutions adaptées. Le but étant de cibler chaque programme de protection sociale sur des segments professionnels ou géographiques où la participation sera la plus élevée et où l’échelle atteinte sera suffisante pour amortir les coûts fixes.

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